Yves de Kerdrel : un portrait

Mis à jour le 19/11/2020

Décrit par ses confrères comme manipulateur, cynique, opportuniste, menteur, orgueilleux, méprisant, humainement épouvantable et indigne du métier de journaliste, Yves de Kerdrel est un chroniqueur, peut-être un courtisan, qui aime à croître dit-on, dans l'ombre des puissants dont il tirerait avantage. Enquête sur un chroniqueur qui semble avoir oublié de pratiquer l'éthique et la morale dont il aime tant à se prévaloir.

Un homme comme un autre ?

Yves de Kerdrel, homme de petite noblesse bretonne, est un chroniqueur qui irrigue la presse française de ses analyses et prises de positions souvent cyniques et aime à citer les grands auteurs pour illustrer sa pensée.


Bientôt sexagénaire, l'homme un peu rondouillard affiche la diction hésitante d'un garnement pris la main dans la boîte à cookies, mais peut se montrer aussi sémillant qu'agressif sous ses faux airs de clerc de notaire en pré-retraite.


Des études sans grand relief

Diplômé de la prestigieuse ISG, 28ème école de commerce au classement des écoles de commerce françaises selon le magazine L'Etudiant (juste après l'ESCE Business School mais avant la South Champagne Business School) il est également titulaire d'une maîtrise en droit des affaires de l'université Paris 2 Assas, connue pour être régulièrement associée à des mouvements d'extrême-droite et qui vit naître le GUD.


Un journaliste amateur de tradition

Kerdrel fut naguère directeur de la rédaction du trimestriel "Régions Magazine" et de l'influent "Jours de Chasse". Ancien chroniqueur au Figaro, aux Echos, à I-Télé à Radio-Classique ainsi qu'à RT France, il fut aussi ancien directeur de la rédaction du défunt Journal des Finances. Il est surtout connu comme ancien directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Valeurs Actuelles dont il rêvait de faire "le premier hebdo de France" en l'orientant sur l'aile droite des conservateurs.


Wansquare et La Lettre de l'Expansion

Kerdrel contribue aujourd'hui à Sud Radio, et dirige une petite maison de publication numérique dénommé Wansquare, consacrée à la finance, à l'économie et aux affaires. La société Wansquare publie deux titres hebdomadaires : la lettre éponyme Wansquare, soi-disant "leader de l'information économique" dont on verra plus bas qu'elle est en réalité bon dernier du sujet, ainsi que La Lettre de l'Expansion, qui malgré son nom n'a plus rien à voir avec "L'Expansion", le défunt magazine économique propriété de l'Express.


Le pouvoir et l'argent

Il fut également membre du comité d'éthique du Medef et de la commission Attali, ce qui le mit au contact des puissants et lui permit, selon certains, de se façonner une morale et une éthique qu'il sait adapter aux circonstances. Voici ce qu'en dit l'éditorialiste Carmine Saint-Léger à propos des hommes de pouvoir qu'il côtoie : "Il les aime sous toutes les coutures, en dollars, en yuans, en Rolex, en petites coupures et en tenues de gala."

C'est ainsi que les puissants, le pouvoir et l'argent reviennent souvent dans le parcours du journaliste, au point de dessiner l'axe central de son panthéon personnel.

Selon certains de ses confrères, Kerdrel se serait affranchi depuis des lustres des fondamentaux du journalisme, au premier rang desquels l'indépendance à l'égard des pouvoirs politiques et économiques et le respect du lecteur.


Quelques soucis juridiques

Une attitude légère, pour ne pas dire coupable, illustrée par sa condamnation en 2017 pour injures envers deux journalistes du journal Le Monde qu'il avait traité de "pseudo-journalistes" et de "valets" d'un "cabinet noir" contre Nicolas Sarkozy, allant même jusqu'à révéler l'origine de leurs informations au mépris d'une autre règle fondamentale du journalisme, le secret des sources.

Les tribunaux ne sont donc pas inconnus, lui qui fut condamné en 2015 par la 17e cham­bre cor­rec­tion­nelle de Paris pour diffama­tion, provo­ca­tion à la dis­crim­i­na­tion et à la haine ou à vio­lence.

La même cour l'avait déjà condamné dans une autre affaire pour provocation à la haine raciale, bien que cette condamnation ait elle été annulée en cassation deux ans plus tard. En l'occurrence, c'est rien moins que l'Union des Etudiants Juifs de France qui avait fait citer le sieur Kerdrel pour répondre du délit de provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence nationale, raciale ou religieuse.

Kerdrel et ses amis

Kerdrel connaît deux types d'amis : les hommes politiques, et les hommes d'affaires. A leur tour, ils sont divisés en deux camps : ceux auxquels il plante des couteaux dans le dos, et ceux dont il cire les chaussures. En voici deux exemples : dans le premier camp Emmanuel Macron, Président de la République, dans l'autre Denis Kessler PDG de SCOR, société de réassurance.

La liste des "amis" de Yves de Kerdrel ne se limite bien entendu pas à ces deux personnalités, mais ce qui s'applique à ceux-là s'applique à bien d'autres. Avec une éthique à géométrie variable et une morale qui s'accommode de tout, le sieur Kerdrel sait à merveille se fondre et se confondre dans les méandres du pouvoir, estiment ses ennemis.

Emmanuel Macron : l'ami proche

Yves de Kerdrel aime à faire étalage d'une certaine amitié avec Emmanuel Macron, selon plusieurs sources.

(Emmanuel Macron) a l’appui d’Yves de Kerdrel, directeur du groupe Valmonde, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles et chroniqueur au Figaro. Dans les colonnes du journal de Serge Dassault, Kerdrel a déjà écrit « pourquoi il faut écouter Macron » et multiplie les marques de soutien, y compris sur Twitter. Les deux hommes se connaissent depuis 2007, quand ils étaient membres de la commission Attali (ainsi que Claude Bébéar d’Axa et de l’Institut Montaigne). Yves de Kerdrel, « un ami avec lequel il continue à échanger des SMS », écrivait Le Monde fin 2015.

Cette amitié n'aurait rien de surprenant, les deux hommes étant animés des mêmes idéaux humanistes et, pour tout dire, de gauche. Dans un article des Inrockuptibles, Yves de Kerdrel, que l'on croyait libéral atlantiste, se révèle plus proche de la gauche qu'on ne le croit en assurant que "tous ses amis sont des sociaux-démocrates, et qu'il est proche d'Emmanuel Macron, secrétaire général adjoint de la présidence de la République."

Dès 2014, Kerdrel n'a pas caché aux lecteurs du Figaro cette proximité avec le futur Chef de l'Etat, dans un billet hagiographique aux accents d'acclamation intitulé "Pourquoi il faut écouter Macron" :

"Que le lecteur de cette chronique veuille bien m'excuser. Mais je vais lui parler d'un ami proche, Emmanuel Macron, qui vient d'être nommé par surprise au poste de ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique"

Un billet qui se concluait par des mots visionnaires, puisque ledit ministre allait plus tard devenir Président de la République :

"n'ayant jamais été élu et ne disposant d'aucun poids politique au sein de la majorité, il faut craindre que ses marges de manœuvre restent réduites."

Lorsque l'amitié bascule

Hélas comme toujours chez les courtisans, l'amitié, même proche, n'est pas sans risques, surtout lorsque tourner le dos peut faire gagner d'autres faveurs. Kerdrel écrit ainsi en mai 2017 : "Le plus grave, c’est que (...) seulement 40 % des électeurs d’Emmanuel Macron adhèrent à son projet. Voici donc un Président élu avec (...) avec le soutien effectif de seulement 8 millions d’électeurs, soit 17 % des inscrits. (...) Le message est clair. A la droite de l’écouter et de faire ce qu’il faut."

En juin 2017, il enfonce le clou de la trahison, évoquant la "dérive autocratique" de son ami si proche avec lequel il échange tant de SMS :

Twitter Kerdrel Macron dérive autocratique

Selon Mediapart, cette amitié peu enviable - qui évoque la phrase de Voltaire "Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge !" - lui aurait valu d'être évincé du Figaro en octobre 2017 : le quotidien finit en effet par se lasser après plusieurs mois d'anti-macronisme.

Le Figaro fait la chasse aux chroniqueurs anti macron

On se dit que l'actuel Président de la République, "ami proche" d'Yves de Kerdrel, doit bien regretter d'avoir donné son numéro de portable au chroniqueur. Ce dernier évoque le futur Président dans une vidéo intitulée "Emmanuel Macron ou l'art du réseau" ou l'on sent une certaine condescendance. Verbatim :

SOURCE : YOUTUBE

"On voyait bien le futur banquier d'affaires, qui avait bien compris que y avait le président de Nestlé Monde qui était là, Peter Brabeck, qu'y avait Xavier Fontanet, le président d'Essilor, qu'y avait Claude Bébéar, l'ancien président d'Axa, qu'y avait quand même des personnalités du monde des affaires, qui étaient importantes. Il était comme un poisson dans l'eau et il cherchait vraiment qu'il n'y ait pas d'interface entre lui et les membres de la commission Attali. Jusqu'à prendre des déjeuners, il cherchait le contact alors que c'était pas son rôle. Il allait très loin, il allait bien plus loin que son simple rôle officiel, qui était celui d'être un rapporteur général adjoint."

Si Macron avait un "simple" rôle officiel d'adjoint, soulignons que Kerdrel, un brin persifleur, n'avait aucun rôle particulier autre que celui de membre lambda.

Heureusement, Kerdrel ne poignarde pas tout le monde. Il peut aussi rester fidèle. Voyons cela avec un ami d'une toute autre utilité, Denis Kessler.

Denis Kessler, l'ami utile

Dans Le Figaro du 23 décembre 2014, Yves de Kerdrel livre une chronique plus qu'élogieuse envers Denis Kessler, le PDG de SCOR, une société de réassurance, c'est-à-dire un assureur des assureurs.

"Denis Kessler n'est pas un patron comme les autres" déclare Kerdrel, qui estime que "ce que Denis Kessler a fait chez SCOR en l'espace de dix ans seulement sans un bruit est en fait révolutionnaire." Et de suggérer aux" ténors de l'opposition" de "prendre un cours auprès du professeur Kessler".

Qu'a fait Denis Kessler pour mériter pareil éloge ?

Pour le comprendre, nous avons scruté les articles réservés à l'ancien vice-président du MEDEF, membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, bardé de diplômes et patron de SCOR, une société somme toute assez obscure pour le grand public et même pour les entrepreneurs.

Une présence très prenante

Sous la direction de Kerdrel, d'octobre 2012 à mai 2018, Denis Kessler se retrouve régulièrement invité à témoigner dans Valeurs Actuelles, au rythme d'une fois par an quand ce n'est pas plus.

On le cite à tout bout de champ, dans le portrait d'Anne Parisot, dans celui de François Hollande, de Serge Dassault ou d'Ernest-Antoine Seillère.

Il donne une interview-fleuve en avril 2013 à Yves de Kerdrel, intitulée "Il est temps que la France redevienne un État moderne”.

Le 30 janvier 2015, Marie de Greef-Madelin, sous les ordres de Kerdrel, l'interviewe dans "L'Europe larguée par la locomotive américaine", une table-ronde des patrons à laquelle le PDG de SCOR figure en première place.

En avril 2015 c'est Frédéric Paya qui s'y colle en louant "la grande clairvoyance" de Denis Kessler dans un éditorial consacré à l'économie chinoise.

En janvier 2016 c'est à nouveau Marie de Greef-Madelin dans "La France à la traîne" et là, sans surprise, Denis Kessler est encore le premier de la liste.

En avril 2017 ce sont trois laudateurs sous les ordres de Kerdrel, Frédéric Paya, Marie de Greef-Madelin et Agnès Pinard Legry qui interrogent le grand patron dans une nouvelle interview fleuve ou les questions semblent avoir été préparées d'avance.

En mai 2018, Paya et de Greef-Madelin donnent à nouveau la parole à Denis Kessler dans une interview titrée "Dette : “Il faut cesser d’accumuler ces retards qui nous déclassent".

3 interviews fleuve, 2 interventions et plusieurs citations en moins de 5 ans.

Serait-ce là un traitement de faveur ? Ce n'est pas impossible.

Une recherche des articles de Valeurs Actuelles montre que Denis Kessler n'est quasiment pas mentionné avant l'arrivée d'Yves de Kerdrel : on retrouve son nom une fois en 2008 et une fois en 2012. Après le départ de Kerdrel, Kessler ne donne plus d'interview à Valeurs Actuelles et son nom n'est quasiment plus cité. Curieux.

Certes, le discours de l'homme d'affaires n'est pas inintéressant, même s'il brode toujours les mêmes litanies autour du déclin de la France déchue- des thèses chères à Kerdrel- sur un ton pontifiant. De là à justifier pareille couverture, il y a de quoi rester songeur.

La maison Wansquare et ses citations en rafale...

Voyons maintenant ce que donne l'autre publication dont s'occupe Yves de Kerdrel après son départ de Valeurs, la très confidentielle et assez prétentieuse lettre "Wansquare" que nous évoquons plus bas.

Entre octobre 2018 et septembre 2020 - moins de 2 ans- Kessler est cité plus de 12 fois dans des papiers élogieux, et sa société SCOR fait l'objet de papiers encore plus nombreux. Denis Kessler figure parmi "les personnalités qui ont marqué 2018", il se "venge des sceptiques", "continue de dépasser ses objectifs", "dessine la société de réassurance du futur", fait partie des "grands patrons qui éclairent le monde d'après", donne au lecteur son avis sur "les grands arbitrages post COVID-19", "surmonte le choc de la pandémie" et "livre un message positif".

Et encore ne sont-ce là que les titres. Dans le corps des articles, on se rapproche plus du cirage de souliers que du journalisme. C'est presque avec émoi que l'on lit l'évocation de "la personnalité certes forte, mais si attachante de Denis Kessler." Le seul autre homme d'affaires que Kerdrel trouvait "attachant", c'est Vincent Bolloré, dans un article de 2008 intitulé "L'homme qui s'est fait lui-même". Admiration sélective ?

... jusqu'à verser dans l'idolâtrie ?

On apprend grâce à Wansquare et aux articles du rédacteur breton que SCOR suit en permanence la situation du Covid-19 "en utilisant un modèle épidémiologique sophistiqué développé en interne". Cela laisse songeur puisque SCOR réussit là ou aucun gouvernement n'a su gérer ni anticiper la crise sanitaire. Il faut dire que le groupe, qui "bénéficie d’un portefeuille d’investissements défensif et de très grande qualité" et fait preuve d'une performance "conjuguant croissance maîtrisée, forte rentabilité et solvabilité robuste" témoigne aussi d'une "gestion financière toujours aussi avisée" et d'un "très grand dynamisme commercial ". Des éloges qui laissent là encore songeur.

Et si tout cela était vrai ?

Ce n'est pas impossible, mais le cours de l'action ne donne pas tout à fait la même sensation.

Malgré les superlatifs de Wansquare, les investisseurs douteraient-ils des immenses qualité de Kessler ?

Dans un article intitulé "Kessler se venge des sceptiques" de février 2019, Yves de Kerdrel envisageait un objectif de cours à 39 euros, et même jusqu'à 45 euros.

Dans un autre papier, il évoquait une présentation faite à Londres par SCOR, qui visait à convaincre les analystes que la valeur intrinsèque de l'action se situait à 52 euros, bien plus que le prix proposé par une entreprise nommée COVEA lors d'une offre publique d'achat à l'été 2018, avec une offre faite à 43 euros.

A la date de l'écriture de ces lignes, début novembre 2020, le cours est autour de 21 euros, bien plus bas que les 24,91 euros atteint en août 2016 mais surtout largement en-dessous des 45 euros prédits par le pamphlétaire breton. Pour une entreprise qui a "surmonté le choc de la pandémie", c'est assez médiocre.

Cours de bourse action SCOR

La ligne bleue représente le niveau le plus bas du titre sur 5 ans.

La valeur en octobre-novembre 2020 est largement inférieure à ce niveau.

Kerdrel et les ennemis de ses amis

S'il est une chose que l'on ne peut pas reprocher à Kerdrel, c'est de ne pas prendre soin des ennemis de ses amis.

Pour preuve, les opposants à Denis Kessler ne trouvent jamais grâce aux yeux du journaliste.

Le 4 septembre 2018, le chroniqueur décrit "les mauvaises manières de COVEA" en expliquant que l'OPA de l'assureur mutualiste sur le groupe de Denis Kessler est "un coup de pied de l'âne à la limite de la ligne jaune".

Dans d'autres articles, Wansquare évoque "la fuite en avant" de Thierry Derez, "arroseur arrosé" qu'il accuse de "gros mensonge".

Au delà des détails sur le fond de l'affaire, qui paraît somme toute assez banale, ce qui est intéressant c'est la différence de traitement et le choix des qualificatifs de la part d'un journaliste.

Pour l'ancien patron de Valeurs actuelles, Kessler est un grand patron à la personnalité forte et attachante, mais Derez est un menteur plein de mauvaises manières. On à l'impression diffuse de deux poids, deux mesures, très éloignés de la nécessaire indépendance journalistique.

"Y a-t-il un problème Covea ? ", explique la lettre de Kerdrel. "Ou sinon un problème Derez du nom de son dirigeant, accusé par l’autorité de contrôle des assureurs de gérer son groupe un peu trop seul, avec une hyper-concentration des pouvoirs et une absence totale de contre-pouvoir? "

Cette remarque est intéressante, non seulement parce que le journaliste se fait régulièrement le héraut de la transparence et de la bonne gestion, mais aussi parce la concentration des pouvoirs constitue précisément ce que reprochait un hedge fund dit "activiste" à Denis Kessler.

Ce fond dénommé CIAM a demandé à ce que Kessler soit déchargé d'une partie de ses responsabilités en restant directeur général tout en laissant la présidence à un autre. Crime de lèse-majesté que Kerdrel ne voit pas d'un bon oeil, comme il l'indiquait dans un papier d'avril 2019 intitulé "Actionnaires de SCOR : attention aux activistes masqués ". On retrouve l'une des techniques favorites de l'éditorialiste, l'attaque "ad hominem" si largement utilisée par Donald Trump.

"Auprès de qui CIAM a-t-il levé des fonds ? Mystère et boule de gomme ! Avec quelle promesse aux investisseurs ? " s'interroge le chroniqueur qui ajoute que "CIAM n’a cessé de remettre en cause pêle-mêle gouvernance, gestion et capacité de création de valeur de SCOR".

N'est-ce pas là justement ce que Kerdrel fait avec COVEA, et qu'il devrait aussi faire avec SCOR, en tant que journaliste spécialisé dans les affaires et la finance ?

Pourquoi cette différence de traitement, qui fait bon marché de la rigueur et l'absence de parti-pris journalistique ?

Comme le dit un papier de Wansquare "Thierry Derez, qui n’est pas assureur de formation, mais avocat, devrait méditer ce que la sagesse populaire dit de son Saint Patron, que le calendrier fêtera dans six jours : "Sanctus Yvus erat britus, advocatus sed non latro, res miranda in populo". Ce qui signifie, pour les non-latinistes, "Saint Yves était Breton, avocat mais pas voleur, chose extraordinaire pour le peuple".

Yves de Kerdrel pourrait méditer cette maxime, car quand on est Breton, qu'on s'appelle Yves mais qu'on n'est ni avocat ni saint, que reste-t-il...

Kerdrel et ses ennemis

On l'a vu, Yes de Kerdrel n'a pas que des amis.

Il affiche aussi des ennemis qui ne sont guère tendres envers lui.

Il en affiche même un certain nombre. Il y a ceux auxquels on peut s'attendre - syndicalistes, communistes, et tous ceux qui professent des idées à l'opposé des siennes. C'est que l'homme est considéré comme un ultra-libéral, lui qui fut membre du programme américain des "Young Leaders".

Ses ennemis se comptent aussi parmi les rangs des patrons d'entreprises ou des managers qu'il a étrillé au gré de ses billets. Si certains le qualifient de "crétin doublé d'un roquet", d'autres se contentent de le décrire comme un "charlot sans intérêt".

Etienne Mougeotte qui fut son patron à Valeurs Actuelle le décrit comme "un homme autori­taire", ce qui est presque sympathique.

Sympathique, car d'autres ont la dent bien plus dure. En effet bon nombre de journalistes ne mâchent pas leurs mots envers leur confrère. C'est d'ailleurs surprenant, puisqu'il s'agit d'une corporation qui a tendance à se serrer les coudes.

Les journalistes ennemis ?

"Manip­u­la­teur", "menteur", "méprisant", "abrupt", "humaine­ment épou­vantable", voilà comment le décrivent certains de ses anciens collaborateurs.

Outre les journalistes du Monde qui l'ont assigné au tribunal pour injure et ont gagné, quelques plumes se sont livrées à un réquisitoire très acide contre Yves de Kerdrel.

14 sociétés de rédacteurs et journalistes ont dénoncé "fermement" les méthodes de l'hebdomadaire (initiées par Yves de Kerdrel, NDLR).

"Valeurs actuelles" fait la quasi-unanimité contre lui dans le monde journalistique. (...) Les 14 médias ont qualifié le procédé comme "indigne" du métier de journaliste"

Pour enfoncer le clou, Marie Vaton dans le NouvelObs décrit l'homme sous un angle peu flatteur :

Yves de Kerdrel, directeur de la rédaction de "Valeurs actuelles", a pété les plombs. C’était il y a quelques semaines, en conférence de rédaction. Il était 10h03. Trop de rédacteurs manquaient à l’appel de 10 heures pour sa grand-messe hebdomadaire. Alors, il a fustigé les "feignants", les "incapables", tous les planqués de la plume. Dans une bouffée d’orgueil délirante, il a tonné :" Si on en est là aujourd’hui, c’est uniquement grâce à moi. C’est moi qui fais le journal à 80 % et si ça continue, je le ferai tout seul"


Jérôme Lefilliâtre raconte quant à lui dans un article de Libération datant de 2016, le témoignage d'un ancien chef de service de Valeurs actuelles : "Il y a eu une radicalisation, conduite par Kerdrel, que l’on a vue à travers les couvertures. Cette démagogie racoleuse, vulgaire et caricaturale ne nous plaisait pas."

Un autre partant explique que les anciens étaient en «sécession morale». Avec "le flicage de confrères" qui a valu condamnation à Kerdrel, «nous avons perdu notre honneur», se désolait un autre journaliste. «Il a repositionné Valeurs à la droite extrême par opportunisme», observait un partant.

Jérôme Lefilliâtre ajoute que "Kerdrel, faussement modeste, (..)n’a pas la réputation de se prendre pour la moitié d’une cacahuète."

Le cynisme éditorial

Selon ses confrères journalistes, Kerdrel présente une étonnant capacité à dire une chose puis son contraire.

C'est ainsi qu'il est réputé être à l'origine de l'article de la commission Attali qui recommandait fortement de faciliter l'immigration; ce qui paraît curieux pour un "souverainiste" farouche défenseur de la France.

Dans son article du NouvelObs cité plus haut, Marie Vaton évoque ainsi le "pur cynisme éditorial d’un Tartuffe moderne".

Tartuffe, c'est le qualificatif qu'utilise aussi l'Observatoire du Journalisme dans un portrait peu flatteur intitulé "Dr Yves et Mister Kerdrel". Rappelons la définition d'un "Tartuffe" selon le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) : "Personnage qui, sous couvert de religion, affecte une dévotion et une vertu profondes, dans le but de séduire son entourage et d'en tirer profit".

Est-ce un hasard si Christophe Barbier se dit "éberlué par le cynisme éditorial de son confrère", selon Les Inrockuptibles.?

Dans Marianne, Jack Dion décrit la capacité à s'auto-contredire du nobliau breton dans un billet intitulé ironiquement "une leçon d'éthique signée Yves de Kerdrel" :

...le jour où il mesure les conséquences dévastatrices du système qui lui tient tant à coeur, il s'empresse de tirer la sonnette d'alarme. En somme, de même que certains veulent le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière, Yves de Kerdrel veut le marché dérégulé, la morale de la régulation, et les applaudissements de "l'opinion ". C'est peut-être trop demander.

Dans le Monde du 6 octobre 2016 Alexandre Piquard, Ariane Chemin et Olivier Faye consacrent au Valeurs actuelles de Kerdrel un billet critique intitulé "Droite et extrême droite trinquent ensemble à la santé de "Valeurs actuelles". On y retrouve un Kerdrel ambitieux, décomplexé et capable de dire tout et son contraire tant que cela fait vendre.

Dans un article d'Europe 1 par Delphine Legouté intitulé "On est allé voir pourquoi Valeurs actuelles a été rebaptisé Valeurs poubelle", la description faite de Kerdrel est celle d'un homme mi-cynique, mi-hypocrite.

Dans Polémia, Carmine Saint-Léger se livre à une charge sans détail envers celui qu'elle qualifie comme un "identitaire à Valeurs actuelles et mondialiste au Figaro" :

"il n’est de richesses que d’hommes ». Valeurs actuelles va peut-être devoir un jour changer sa devise empruntée à Jean Bodin. Non pas tant à cause de la richesse – Yves de Kerdrel, directeur général de l’hebdomadaire depuis fin 2012, a fait de celle-ci un article de foi – qu’à cause des hommes ! Force est de constater qu’il ne montre pas à leur endroit le même empressement. Ce n’est pas tout à fait son violon d’Ingres… sauf s’ils sont milliardaires. L’empathie, cet étonnant phénomène de contagion émotionnelle, ne commence chez lui qu’à partir du neuvième zéro.

Quant à l'Observatoire du Journalisme, il donne plusieurs articles qui ne sont guère tendres : dans un article de 2015 intitulé "Yves de Kerdrel démasqué", le site se pose des questions sur l'honnêteté intellectuelle du chroniqueur 

SOURCE : OBSERVATOIRE DU JOURNALISME

ojim.fr

Kerdrel est-il sincère dans ses prises de position ? Si l’homme est patriote et conservateur à Valeurs, il a en effet une fâcheuse tendance à se montrer pro-immigration, ultralibéral et atlantiste en dehors de la rédaction, et singulièrement dans les chroniques qu’il continue à livrer au Figaro toutes les semaines.


Bref, entre la malhonnêteté intellectuelle, le mépris, le cynisme, la manipulation, l'hypocrisie, la tartuferie et l'opportunisme, on ne peut constater que Kerdrel n'est guère apprécié de ses pairs. Même les articles les moins critiques décrivent un homme dont les paroles sont à l'opposé de ses convictions, comme l'écrit le magazine Slate.

Il parle mécaniquement la langue identitaire, qui n’est pas la sienne. Sur Twitter, il s’abonne, consciencieusement, aux comptes les plus baroques de la mouvance réactionnaire. Il fait le métier.

Opportuniste, vraiment ?

Tout au plus, peut-on constater que dans le portrait fait de Kerdrel par le même Observatoire du Journalisme, on apprend que Kerdrel s'était réjouit via Twitter d'avoir participé "à la marche contre l'islamisation avec ses amis du CRIF ".

Lequel Conseil Représentatif des Institutions Juives de France se désolidarisa du tweet en précisant qu'il s'agissait uniquement d'une marche "en hommage aux victimes des attentats" de 2015.


On y apprend également que Kerdrel se dit victime d'écoutes téléphoniques, que son compte Twitter a été piraté tout comme le site de Valeurs Actuelles. Un coup du pouvoir ? On l'ignore. Mais n'est pas Edwy Plenel qui veut.

L'épopée Valeurs actuelles

Lorsqu'il arrive à la direction de l'hebdomadaire Valeurs actuelles en 2012, Yves de Kerdrel sent qu'il va falloir frapper fort. Le magazine s'est assagi, s'est placé trop au centre, lui dont la ligne éditoriale aurait dû rester fidèle aux idées de son fondateur Raymond Bourgine, qui milita pour la réhabilitation du Maréchal Pétain et fut un soutien de Tixier-Vignancourt, l'avocat vichysite frappé d'indignité à la Libération et l'un des inspirateurs du Front National.

Kerdrel réalise par ailleurs que le lectorat, constitué de retraités de plus de 75 ans vivant sur la Côte d'Azur, souffre d'un taux d'attrition naturel qui complique les hypothèses de croissance. Il décide donc de donner un coup de fouet à la ligne éditoriale de Valeurs actuelles, en misant sur quelques "unes" choc qui seront à même de plaire à un lectorat plus jeune, peut-être de ceux attirés par Marine Le Pen et que le sémillant plumitif espère ramener au Sarkozysme.

Un lectorat rural

Lectorat que Kerdrel décrit avec un soupçon de mépris dans un propos cité par l'Express : le lecteur de Valeurs actuelles est "un Français bourgeois, rural, de profession libérale, avec des préoccupations très provinciales. Il est contre le politiquement correct et contre le parisianisme".

Le même lectorat dont une partie se retrouve sur le site internet communautariste (pour ne pas dire d'extrême-droite) "fdesouche" pour "français de souche", sur lequel Valeurs actuelles fera d'ailleurs de la publicité sur fond d'identité raciale française et blanche.

C'est ce que le site Wikipédia décrira en indiquant que "la ligne éditoriale libérale-conservatrice de Valeurs actuelles se radicalise en 2012 avec l'arrivée d'Yves de Kerdrel à sa tête".

Pour Yves de Kerdrel, il ne s'agit pas réellement de radicalisation, mais simplement de marketing. On l'a vu, l'homme est en effet capable de tous les grands écarts : lui qui se déclare atlantiste et libéral n'hésite pas à déclarer son admiration pour Vladimir Poutine, personnage peu favorable à la libéralisation des marchés et au pouvoir depuis plus de 20 ans.

Quoi qu'il en soit, la radicalisation de l'hebdomadaire, qui ne fait en réalité qu'accompagner les clivages sociétaux amplifiés par les médias tels que ceux auxquels collabore Kerdrel, se traduit par une augmentation des ventes qui sera saluée avec fanfare par le monde de la presse.

Mais ce virage à droite lui vaudra un procès en incitation à la haine raciale qu'il perdra en première instance malgré ses dénégations. "Je m'honore que ce journal ait toujours lutté contre le racisme, l'antisémitisme, la xénophobie", "nous n'avons pas de leçon à recevoir" déclarera sans rire Yves de Kerdrel à la barre.

C'est pourtant lui qui a décrit un pays sur le déclin, victime d'une jeunesse gauchiste "sans idéal, sans respect et sans ambition" qui transforme la France en un "pays complètement couché et incapable de se ressaisir."La France, dévorée par l'immigration qui se traduit par "une sorte de colonisation à l’envers où les français ont été petit à petit chassés de la terre de leurs ancêtres par une population venue d’Afrique du Nord et refusant l’assimilation". La France, qui n'est plus aujourd'hui "que le pays des droits des minorités et des interdits permanents."

Des thématiques que l'on va retrouver sur les couvertures de Valeurs, et qui montrent bien que les propos de l'ancien directeur de la rédaction du magazine sont tout à fait contestables.

L'overdose des Roms, l'invasion des mosquées, l'invasion qu'on nous cache, le milliardaire qui complote contre la France, la racaille, les assistés... On trouve là toutes les rengaines classiques d'une partie de la population qui affectionne depuis des siècles la thèse du déclin du pays.

On laissera au très mesuré La Tribune le soin de montrer ce que pense la presse en général de Kerdrel et de ses méthodes, dans un article consacré à l'affaire du détournement de fonds à Valeurs actuelles sous sa direction de Kerdrel (voir plus loin). Dans cet article, c'est le ton général qui trahit le peu de respect du journaliste envers l'ex-patron de Valeurs.

(...) le magazine qui s'est fait une spécialité des couvertures sensationnaliste voire du traitement exacerbé des faits divers dans des tweets offusqués (...) depuis que Kerdrel en a pris la tête en 2012, à force de couvertures provocatrices ou fracassantes, dont l'une a valu au journal une condamnation pour provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers les Roms"

Un avis partagé par Le Nouvel Economiste, qui indiquait dans un article que Kerdrel...

SOURCE : LE NOUVEL ECONOMISTE

lenouveleconomiste.com

https://www.lenouveleconomiste.fr/yves-de-kerdrel-les-journaux-ont-perdu-le-sens-du-lecteur-comme-les-elites-le-sens-du-francais-moyen-27923/

(...) a clairement et violemment repositionné le magazine. Dans le paysage politique, le journal se refuse à toute identité partisane. Ses unes volontairement irritantes et brutales – “Comment on tue nos villages”, “Roms l’overdose” ou récemment “Halte au massacre du français” – draguent une France de la droite forte provinciale, bourgeoise et “middle class”. 


"Exacerbé", "sensationnaliste", "volontairement irritant et brutal", "radicalisation" : ce type de description est habituellement réservées aux tabloid sensationnalistes du type Public ou Closer, dont l'objectif est de faire du chiffre d'affaires grâce à des "scoops" illustrés par des paparazzi, qui leur valent bien souvent droits de réponse cinglants et procès qu'ils perdent régulièrement.

Economiquement, le modèle est viable car les dommages et intérêts sont largement compensés par les ventes. Pour preuve, lorsqu'en 2017 Closer est condamné à verser 150 000 euros au Prince William, l'avocat de l'hebdomadaire se réjouit du jugement "conforme à la jurisprudence".

Hélas, lorsque l'on privilégie le chiffre d'affaires coûte que coûte au détriment de l'information et de l'investigation, on perd en même temps l'essentiel de ce qui fait un journaliste. La croissance du chiffre d'affaires ne justifie pas tout.

Croissance du chiffre d'affaires

"Et donc je cherche à faire de la croissance, toujours de la croissance" déclare Kerdrel dans une vidéo. Dès lors comment s'étonner que 14 rédactions aient déclaré l'homme "indigne du métier de journaliste"; face à un discours qui est celui d'un homme d'affaires.

Malgré le succès rencontré par le titre, un succès que certains estiment plus conjoncturel que dû au talent de Kerdrel puisque les pays occidentaux ont tous connu une "droitisation" au cours des dix dernières années, le polémiste finit par être éjecté de Valeurs actuelles.

D'après le journal Le Monde, "l’ancien directeur a aussi été contraint à ce départ en raison de tensions avec les actionnaires qui ont racheté le titre en 2015 : l’homme d’affaires franco-libanais Iskandar Safa, majoritaire, accompagné d’Etienne Mougeotte et Charles Villeneuve, anciens de TF1 notamment".

Il faut croire que celui qu'Etienne Mougeotte avait qualifié d'homme autoritaire n'a pas su se plier aux exigences de ses actionnaires.

Un manager de haut vol

Il convient toutefois d'ajouter que ce départ est accéléré par une affaire de détourne­ment d’argent qui dure depuis dix ans. Révélée en interne en févri­er 2016, ayant commencé bien avant l'arrivée d'Yves de Kerdrel, elle a privé le jour­nal de 5 à 7 mil­lions d’euros, à rai­son de 600.000 € de sur­-fac­tura­tions annuelles aux four­nisseurs. Cette affaire frag­ilise la direc­tion dont les compétences managériales sont mises en doute par les actionnaires.

Un homme de valeurs ?

On l'a vu, Yves de Kerdrel a officié dans de nombreuses publications, écrivant et enregistrant sur de nombreux sujets. Au bout du compte, face au barrage de critiques qu'il essuie, on en vient à se demander ce qu'il pense vraiment. Est-il de droite ou pas ? Opportuniste ou pas ? Intelligent ou pas ?


Le salaire de la peur

On ne peut pas comprendre l'éditorialiste si l'on ne comprend pas son attirance atavique pour la peur.

La peur, qu'il affichera sur nombre de couvertures de Valeurs Actuelle, est un sujet qui le préoccupe à travers de nombreux papiers et qui fait l'objet d'un opus d'une vingtaine de pages qu'il publie en 2020 au sujet du coronavirus " Et après? Ces peurs qui nous attendent".

Un ouvrage dont la conclusion livre une clef importante du personnage : "Souvent la peur d'un mal nous conduit à un autre mal encore pire. C'est ce que je redoute de toutes ces peurs qui vont éclore avec cette crise sanitaire, cette crise économique, et la crise sociétale qui nous attend. Mais l'Histoire est aussi parsemée de multiples exemples ou les peurs ont aussi servi de sursaut."


Une pensée assez plate qui n'apprendra pas grand-chose au lecteur, sinon que le journaliste redoute la peur. C'est dire si l'ouvrage ne laissera pas un souvenir impérissable. On y apprend cependant que les grecs ont un proverbe équivalent de notre "chat échaudé craint l'eau froide" : "Comme le résume ce proverbe grec, "Celui qui s'est brûlé en mangeant trop chaud, souffle même sur un morceau trop froid". Utile.


Tout et son contraire

Mais on retrouve aussi dans cet opus quelques-unes des contradictions qui habitent le pamphlétaire du Finistère.

Lui sous le règne duquel Valeurs actuelles titrait "l'invasion qu'on nous cache"et plus tard "le débarquement" affiche un discours quasiment gauchiste qui effraierait probablement les "bourgeois ruraux" qui constituaient son lectorat de naguère : " (...) au-delà de la triste rengaine sur la méfiance à l'égard de l'étranger que l'on retrouve à travers tout l'Occident, et sur la nécessité de stopper une immigration - dont on oublie qu'elle est aussi vielle que l'espèce humaines- s'est développée une effrayante peur de l'autre."

Comment concilier cette phrase avec le discours habituel de Kerdrel, comme cette vidéo datant de 2015 et intitulée " Les migrants, ça suffit" ou l'homme se pose la question "Que faire pour réduire la pression migratoire ?" .

Juxtaposons ces deux concepts : 1- La triste rengaine sur la nécessité de stopper l'immigration et 2- comment réduire la pression migratoire.

Comment Kerdrel peut-il tenir des propos aussi éloignés les uns des autres, lui qui se désole dans son ouvrage "déjà en septembre dernier un étude estimait que 63% des Français trouvaient qu'il y a trop d'étrangers en France" ?

S'agit-il d'hypocrisie, de cynisme, d'opportunisme, ou l'homme est-il bipolaire ? Difficile de le savoir.


Ce que l'on sait c'est que sous l'égide de Kerdrel, Valeurs actuelles a exploité la peur de l'immigration pour vendre du papier, ce qui a eu pour résultat de contribuer à renforcer la xénophobie en lui conférant une certaine légitimité.

Reste que la pensée déclinée dans le petit opus ne semble guère aligné avec les thématiques de Valeurs. C'est peut-être pour cela que Solange Bied-Charreton peine tant à dire du bien de l'ouvrage dans les colonnes de l'hebdomadaire, qu'elle préfère laisser le micro à son ancien patron auquel elle se content de poser des question convenues : "Le coronavirus a agi comme un révélateur. C'est ce que démontre Yves de Kerdrel, ancien directeur général et directeur de la publication de Valeurs actuelles. Dans Ces peurs qui nous attendent, paru aux Éditions de l'Observatoire, il passe en revue les diverses craintes (sociales, environnementales, etc.) éprouvées par les Français. Entretien."


Surprise, l'ouvrage de Kerdrel est publié par les Editions de l'Observatoire, qui sont une branche de la maison Humensis.... qui appartient à nul autre que SCOR, dirigé par le fameux Denis Kessler évoqué plus haut, envers lequel Kerdrel ne tarit pas d'éloges.

Echange de bons procédés ?


Mais la lecture du petit ouvrage conduit à faire l'hypothèse que si Kerdrel apprécie les points de vue contraires, c'est parce qu'ils lui permettent d'exister. Sans une belle dose de provocation, voire de complotisme, que serait sa pensée, sinon une litanie de lieux communs du type "la peur d'un mal nous conduit à un autre mal" ?

La provocation, qui permet d'écrire tout haut ce que les gens pensent tout bas, la provocation qui légitime la pensée de comptoir au lieu d'éduquer et d'informer, ce qui constitue pourtant la raison d'être du journalisme.


Eco-scepticisme

Sous cet éclairage, il n'est guère surprenant qu'Yves de Kerdrel cède à la tentation de dénoncer les théories scientifiques sur le réchauffement climatique.

On sait que depuis des années, il roule en faveur de l'énergie nucléaire, ce qui en soi n'est pas incongru.

Mais lorsqu'il dénonce la science en se réfugiant derrière la science, on reste songeur.

Dans une vidéo intitulée " Ces guignols qui font de l'écologie une morale" il explique : "on nous raconte en permanence, à longueur de journée, un tas de contrevérités, un bourrage de crâne avec des idées fausses sur le réchauffement climatique qui serait lié à la seule activité humaine, alors que nous savons très bien que ce n'est pas le cas, et nous avons voulu dénoncer tous ces clichés, tous ces mensonges".

Il ajoute, imperturbable, "il faut raisonner sur ces sujets en termes scientifiques, avec des vrais scientifiques".


C'est précisément là ou le bât blesse. La position scientifique, c'est de considérer que le réchauffement observé depuis les 50 dernières années est attribuable à l'activité humaine : aucun corps scientifique de calibre national ou international ne conteste cette affirmation, avec laquelle 97% des climatologues sont d'accord.

Pour le vérifier, il suffit de se rendre sur le site de la NASA : "Dans son cinquième rapport d'évaluation, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, un groupe de 1 300 experts scientifiques indépendants issus de pays du monde entier sous les auspices des Nations unies, a conclu qu'il y a plus de 95 % de probabilité que les activités humaines des 50 dernières années aient réchauffé notre planète."


Trumpette de la renommée

En réalité le mécanisme kerdrélien n'est pas très éloigné du système adopté par Donald Trump, qui tord le cou aux vérités qui ne lui conviennent pas sans vergogne et sans difficulté.

Rien de surprenant à ce que Kerdrel glose sur le Président américain, sur lequel il écrit dans un élan obséquieux qui ne surprend pas "le magazine que je dirige a eu la chance et l’honneur d’être celui par lequel Donald Trump a choisi de parler à destination des Français, mais aussi de l’ensemble des Européens, voire du reste du monde".

Il y a peut-être là un peu de folie des grandeurs, car s'il est bien une certitude c'est que Valeurs actuelles n'est pas vraiment lu ailleurs qu'en France. Une recherche sur le site TheEconomist.com retourne 3 mentions du journal (qui est décrit comme "a right-wing magazine") contre plusieurs centaines pour le Figaro, plusieurs centaines pour le Monde. Idem pour Libération. Même Paris-Match est cité de très nombreuses fois par le prestigieux hebdomadaire britannique.

L'écho de Sibérie

Kerdrel sera un temps collaborateur de RT France, ex Russia Today, un média sponsorisé par l'état russe. Rien de mal à cela : France Inter est sponsorisée par l'état français, la BBC par l'état anglais. Sauf que la publication russe pratique une désinformation insidieuse en reprenant systématiquement les mêmes thèmes autour des menaces qui pèsent sur la civilisation occidentale, reprenant par exemple la rumeur du massacre des fermiers blancs en Afrique du Sud et mettant en avant l'un d'entre eux qui projette de s'installer en Russie pour échapper aux meutes vengeresses.

Aucun problème pour Kerdrel qui s'installe facilement dans la ligne éditoriale de son hôte, en glosant sur"les cadeaux de François Hollande aux alliés de Daesh" et en saluant une fois de plus Vladimir Poutine, "qui œuvre jour après jour pour que la Chrétienté puisse résister au choc des civilisations que veut lui imposer le monde musulman." On en pleurerait d'émoi.


Défense des moeurs

Le sujet de la chrétienté paraît d'importance pour Kerdrel, au point qu'en octobre 2018 il réfute les accusations de pédophilie dans l'église, que le Pape François a pourtant reconnues, dans un Tweet aux accents trumpiens.

Tweet d'Yves de Kerdrel sur l'église

La communication

Sentant peut-être le vent tourner et son heure de gloire se dissiper lentement dans la poussière des titres agressifs, Kerdrel semble avoir eu l'envie de monnayer un peu plus ses talents de communicant.

Il créée ainsi en novembre 2017 en tant qu'entrepreneur individuel une structure à laquelle il donne son nom, dont l'objet sera "le conseil en relations publiques et communication."

On ne connaît pas le chiffre d'affaires de cette société. C'est assez curieux, car au cours de ses billets Kerdrel parle souvent de morale et d'éthique.

Des comtes non disponibles

Mais Yves de Kerdrel ne s'arrête pas là.

Le 26 mai 2020 il crée une SAS baptisée LENCLOSE domiciliée auprès du cabinet comptable varois Expera, et dont l'objet sera les "Conseils en communication, marketing, management, stratégie, sous toutes ses formes, au moyen de tous supports, et en particulier vis-à-vis des entreprises ; ainsi que toute activité de prestations éditoriales, d'ordre rédactionnel ou radiophonique, de relations presse et relations publiques".

Là encore, et contrairement à son habitude, Kerdrel ne s'étale pas.

Pourquoi a-t-il créé ces deux sociétés ? Quelle est leur activité réelle ? Qui conseille-t'il ? N'existe-t-il pas là de conflit d'intérêt avec ses activités de journaliste ? On l'ignore.

La séduction par le vide

Au final, on songe à une citation de Pascal que Kerdrel affectionne : "La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique".

Pour ceux qui ne possèdent ni la force, ni le goût de la justice, le chemin à prendre est clair : il a été tracé par l'éditorialiste.

Un autre breton, philosophe celui là puisqu'il s'agit de Chateaubriand, écrivit dans "Mémoires d'Outre-Tombe" un chapitre intitulé "De la morale des intérêts matériels et de celle des devoirs" dont le paragraphe suivant s'applique à merveille à celui que des journalistes qualifiaient de "tartuffe":

SOURCE : Mémoires d'Outre-tombe

Chateaubriand

Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n’est pas la violence, mais la séduction ; et par séduction j’entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l’erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l’esprit a sa fausse image : la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste.

WANSQUARE, géant de l'information ?

Selon Yves de Kerdrel, Wansquare serait "Le numéro un français de l'information économique et financière" ? Voilà une affirmation surprenante qui doit pouvoir se vérifier assez facilement. Analyse.

Quid du Figaro, des Echos, de la Tribune, de l'Agefi ? Il paraît plausible que ces parutions historiques doivent devancer Wansquare en termes d'éléments mesurables comme la diffusion, le taux de pénétration, le nombre de pages publiées chaque mois, le nombre de lecteurs par exemplaire, etc

Impossible d'imaginer qu'Yves de Kerdrel puisse oser prétendre devancer ces éminentes publications s'il ne dispose pas d'éléments chiffrés. Mais la lettre est une parution "entièrement digitale" ce qui la place dans une cour plus réduite, dans laquelle il est plus facile d'être numéro 1.

Wansquare serait donc la première parution numérique dédiée à l'économie ? D'après les chiffres, c'est tout simplement faux.

Boursorama, BFM Business, Capital.fr ou même Zonebourse peuvent se targuer d'un rang plus enviable.C'est en tout cas ce que dit Alexa.com, outil spécialisé qui établit un classement de tous les sites web de la planète en se basant sur leur fréquentation.

Dans les limbes du classement

Classement alexa wansquare

Classement Wansquare Alexa : 6,7 millions de site internet sont mieux classés

Pris seul, ce chiffre ne signifie pas grand-chose. Pour connaître la performance de Wansquare, il faut donc considérer le classement des autres sites. Boursorama, qui devrait se situer derrière Wansquare si cette publication était leader du marché, se trouve pourtant au rang 5 386.

Classement alexa Boursorama

Yves de Kerdrel se serait-il trompé ? Un journaliste affichant une telle déontologie, un tel souci de l'éthique - comment serait-ce possible ?

Voyons du côté de Capital.fr.

Le site du groupe Prisma Media se trouve au 17 666ème rang, loin devant le "numéro un" Wansquare.

Idem pour Boursier.com, et même pour le très spécialisé tradingstat.com qui font tous nettement mieux que Wansquare.

Quand à la Lettre de l'Expansion, elle est tellement confidentielle qu'Alexa Ranking ne la voit même pas.

Classement alexa pour la lettre de l'expansion

Que penser ? Pour le savoir, voici en résumé la position de quelques sites dédiés à l'information économique. Aucun n'est classé plus loin que la 300 000 ème position.

Avec son rang à près de 6,7 millions, Wansquare fait 23 fois moins bien que Sicavonline, et 1250 fois moins bien que Boursorama.

Dans ces conditions, se dire leader est encore une méthode à la Donald Trump, qui prétend avoir gagné l'élection même quand il l'a perdue.



Une diffusion en France invérifiable

Mais le classement Alexa ne fait pas tout.

Pour tenter de retrouver des chiffres en France sur la diffusion du titre, reste le site de l'APCM (Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias).

Hélas une recherche sur le titre Wansquare ne retourne aucun résultat.

Pire, une recherche parmi les sites d'information économique grand public montre que Wansquare ne figure pas parmi les 28 premiers. C'est peut-être que le site se situe plus loin dans les classements, comme Alexa l'indique.... Sauf qu'il n'y figure en fait pas du tout. Voici ci-dessous le classement des sites et applications mobiles en France, en nombre de vues.

nombre de vues sites mobiles et applications

On le voit, les chiffres ne mentent pas : l'autoproclamée première publication numérique française dédiée à l'information économique et financière se trouve en réalité au même niveau de visibilité internet que des blogs de jardinage ou d'observation animalière.

Peut-être serait-il utile de suggérer à Wansquare de modifier le "Qui sommes-nous" de son site de la façon suivante :

Un doigt de langue française

Cet encadré "qui sommes-nous" permet aux fins lettrés d'observer que le vocable "digital" est un anglicisme malheureux qui n'a rien à faire là. L'Académie Française l'indique bien : "L’adjectif digital en français signifie « qui appartient aux doigts, se rapporte aux doigts". Et la docte assemblée d'ajouter "On se souviendra que le français a à sa disposition l’adjectif numérique." 

Pour exemple, souligne l'Académie, une montre numérique n'est pas une montre digitale, à moins de lire l'heure en comptant sur ses doigts. Pas plus qu'une publication numérique n'est une publication digitale.

Ainsi dès les premières lignes de son "Qui sommes-nous", Yves de Kerdrel parvient à tordre le cou à la langue française.

Cela serait anodin si l'homme ne se posait pas en ardent défenseur de la langue française, comme le montre la photo ci-dessous ou l'on voit l'inénarrable éditorialiste tenter de promouvoir son magazine à coups de "une" sensationnelle.

Effectivement, halte au massacre...

A touché le fond, creuse encore...

Reste qu'au delà des soucis de langue, c'est le fond de ce "qui sommes-nous" qui prête à sourire, digne d'un discours d'un vendeur de bestiaux tentant de faire passer sa vieille carne pour un poulain fringant futur gagnant de l'Arc de Triomphe.

La phrase "Wansquare est totalement dépourvu de publicité afin de faciliter son utilisation et sa lecture" pourrait paraître vraie, si la ficelle n'était pas si grossière. La publicité rend-elle la lecture difficile ? Les millions de journaux, périodiques et magazine papier ou online qui en diffusent seront fâchés de l'apprendre.

La vérité, c'est qu'avec une diffusion si faible que son site fait partie des non-classés, il faudrait un directeur commercial véritablement "leader" pour arriver à vendre le moindre encart. Si Wansquare ne diffuse pas de publicité c'est que cette publication n'intéresse pas les annonceurs.

On pourrait penser que le format d'une lettre d'informations économiques ne se prête guère à la publicité. Pourtant, le site breakingviews, newsletter de chez Reuters, qui semble avoir inspiré Wansquare, affiche bien des bandeaux publicitaires et "propose aux annonceurs un accès sans égal à l'élite de la finance mondiale".

A propos... Quel est le ranking de Breakingviews.com sur Alexa ? 421 211, soit l'équivalent du trafic de 16 Wansquare. Vous avez dit leader ?

Que reste-t-il à Wansquare pour assurer ses abonnements ? La rumeur, souvent mauvaise langue, prétend que nombre d'entreprises s'abonnent à la publication pour éviter un article négatif. Au tarif de 1 620 euros TTC par an, et si l'on imagine une société prenant plusieurs abonnements, on peut effectivement supposer qu'un journaliste réfléchirait à deux fois avant de mordre la main qui le nourrit. Mais cela serait bien entendu totalement contraire à la déontologie de la profession. Aussi ne préfère-t-on pas imaginer une telle possibilité.